À Marseille, une génération de vignerons passionnés s’engage pour produire des vins naturels qui dépassent largement les cahiers des charges classiques du bio et de la biodynamie. Cette dynamique s’inscrit dans un désir profond de renouer avec le terroir, de protéger la biodiversité et d’affirmer une éthique militante. Voici les axes fondamentaux pour comprendre cette démarche singulière :
  • Refus de tout intrant œnologique ou additif, au-delà des tolérances bio ou biodynamiques.
  • Quête d’authenticité extrême, jusqu’à la remise en question de techniques traditionnelles jugées interventionnistes.
  • Inspiration de philosophies alternatives, de l’agroécologie à la permaculture, pour renouveler la vigne et le vin.
  • Engagement fort pour préserver la biodiversité et régénérer les sols, souvent en s’opposant à l’artificialisation du territoire marseillais.
  • Sens politique affirmé : défendre une économie locale indépendante, parfois militante, face à la standardisation mondiale.
  • Transmission et pédagogie, vitales dans un contexte où le naturel reste parfois mal compris ou caricaturé.
En combinant innovations agricoles, passion du goût et lutte pour un vin vivant, ces vignerons marseillais redessinent le paysage du vin local et inspirent même au-delà de la région.

Quand le bio et la biodynamie ne suffisent plus : comprendre les limites des labels

Depuis vingt ans, le bio s’est imposé comme un repère rassurant pour les amoureux du vin soucieux de l’environnement. La démarche implique l’abandon des pesticides et engrais chimiques, pour des pratiques plus respectueuses de la vigne, du sol… et du buveur ! La biodynamie va un cran plus loin, s’inspirant des rythmes lunaires et de préparations naturelles pour stimuler le sol et la vigne, selon une vision holistique (source : Demeter).

Oui, mais… la réalité derrière les labels peut parfois décevoir les puristes. Un vin bio autorise encore certains traitements, parfois jusqu’à une cinquantaine d’additifs ou d’adjuvants dans la cuve (source : Vinsnaturels.fr). Dans le cahier des charges biodynamique, le cuivre, par exemple, reste toléré contre le mildiou. Et côté cave ? Sulfites, levures “bio”, chaptalisation restent possibles.

Dans ce contexte, certains vignerons marseillais – souvent jeunes, parfois fraîchement réinstallés sur les terres familiales – jugent que ces certifications ne disent pas tout de leur engagement ni de la pureté qu’ils cherchent dans le vin. Pour eux, “naturel” ne doit plus être un simple argument marketing : il s’agit de pousser plus loin l’honnêteté, la sobriété et la créativité.

Le vin naturel : une philosophie, pas seulement une méthode

Le vin naturel n’a pas de définition légale stricte, mais la charte de l’Association des Vins Naturels (AVN), très suivie en Provence, pose des bases claires : raisins exclusivement bio, fermentation spontanée, aucune technique de correction, pas de sulfites ajoutés ou en quantité minime (moins de 30mg/L). Surtout, aucun intrant œnologique permis, là où le bio tolère encore bon nombre d’additifs.

Mais pour ceux qui vont au bout de la logique marseillaise, c’est une vraie relecture du métier :

  • Accepter l’imprévu, les cuvées “ratées” ou déclassées… parfois jusqu’à 20 % d’une récolte sacrifiée si le climat l’impose.
  • Engager la totalité du domaine dans la biodiversité : haies, arbres, jachères, ruches, polyculture.
  • Oser la vinification sans filet : pas de levurage, pas d’acidification, pas de filtration, zero clarification. Juste le jus, la patience, et la confiance dans le vivant.
C’est une prise de risque importante, mais aussi une façon de laisser parler le terroir.

Émilie, installée près de Sainte-Croix, résume : “Le bio, c’est bien, mais c’est une porte d’entrée. Nous, on veut aller plus loin : casser nos habitudes, réapprendre à faire confiance à ce que donne la vigne chaque année, sans vouloir tout ‘réguler’. C’est plus exigeant, mais bien plus vivant !”

Derrière le vin, la terre : viticulture régénératrice et biodiversité retrouvée

Pour les nouveaux viticulteurs “naturistes” de la région marseillaise, le travail commence bien avant la vendange. Le sol n’est plus un simple support, mais un “organisme vivant” qu’il s’agit de régénérer :

  • Abolition totale du désherbant, même “bio” : la faune et la flore spontanées sont célébrées, pas combattues
  • Retours de moutons, chevaux, poules dans les vignes pour fertiliser, gratter, désherber naturellement
  • Couverts végétaux plusieurs mois par an, pour éviter l’érosion et enrichir la terre
  • Réduction drastique du cuivre : moins de 1 kg/ha/an, contre les 3-4 kg légaux en bio
  • Parcellisation fine pour valoriser chaque micro-terroir, quitte à vinifier 40 “crus” différents sur quelques hectares
L’ambition ? Redonner un équilibre, attirer les insectes pollinisateurs, sauver les chauves-souris et grenouilles, reconstituer un écosystème ultra-riche. Certaines études, comme l’INRAE, montrent que la diversité biologique dans les vignes naturelles est parfois 5 à 10 fois supérieure à celle observée dans des vignobles en conventionnel ou en bio “intensif.”

Au-delà des pratiques agricoles : un engagement éthique et militant

À Marseille, militer pour le vin naturel, c’est souvent refuser la standardisation à tout crin. Certains vont jusqu’à élaborer leurs cuvées sans recherche d’AOC ou hors des circuits traditionnels, par choix militant et par méfiance envers une réglementation perçue comme trop industrielle.

  • Revendication d’une économie locale : circuits courts, vente directe en cave ou sur les marchés, refus des grandes chaînes nationales.
  • Transparence totale : traçabilité, ingrédients clairement affichés. Certains organisent même des “portes ouvertes” dans les vignes pour éduquer les visiteurs et démystifier le vin naturel.
  • Rejet de certaines techniques modernes : la filtration stérile, la concentration par osmose, ou l’ajout de copeaux de bois sont bannis d’office.

De nombreux domaines marseillais, tels que ceux regroupés au sein d’Vins Naturels ou du collectif local “Naturels en Provence”, publient volontairement leurs analyses de cuvées, pour prouver leur sincérité même en dehors de tout cadre légal. C’est aussi la garantie, pour les amateurs, de trouver des vins intègres qui ne trichent pas – et la possibilité de goûter, vraiment, l’empreinte du terroir phocéen.

Expérimentations et innovations : du “no-tech” à la permaculture dans la vigne marseillaise

Ainsi, certains vignerons assument une prise de distance radicale avec la technicité moderne. Pas de pompes pour le remontage des cuves : tout est fait à la main ou par gravité. Pas de cuves inox dernier cri, mais des œufs en argile, des amphores, des ex-fermenteurs de brasserie recyclés (l’influence italienne, sans doute…). Côté vigne, on observe l’émergence de pratiques inattendues :

  • “No-till” : pas de labour du tout, pour respecter les micro-organismes du sol
  • Installation de “vignes-compagnes” : des rangs mélangés avec d’autres espèces (abricotiers, lavande, pois chiches !) pour renforcer la résilience du vignoble
  • Gestion minimale de la taille : certains laissent même la vigne “courir” pour voir comment elle évolue naturellement
  • Test de cépages oubliés : grenache gris, caladoc, terret noir sont remis au goût du jour, en quête d’adaptations au réchauffement

Ces partis-pris ne visent pas la tradition “à tout prix”, mais une forme d’innovation paysanne, pensée pour résister aux enjeux climatiques du XXIe siècle. Bref, le contraire de l’industrialisation.

Le goût du risque et de l’inattendu : la patte marseillaise

Aller plus loin que le bio ou la biodynamie, c’est aussi accepter de sortir des rails du goût standardisé. Un vin naturel marseillais peut être “vivant” au sens strict : parfois trouble, évolutif, imprévisible. On est loin des vins stables, “lisses”, calibrés pour plaire à tous les palais. Mais c’est aussi cela qui fait le sel (ou plutôt le fruit !) de ces cuvées. Devinette : une robe évolutive, un nez changeant… et alors ? Le vin est comme la ville : bouillonnant, inattendu, profondément humain.

C’est là une marque de fabrique de nombreux domaines locaux, qui assument : “Le millésime dernier était explosif, l’année prochaine sera peut-être sage… on s’adapte, on écoute, on fait confiance”. Tout le contraire de l’uniformisation véhiculée par la mondialisation du goût. En 2022, selon le La Revue du Vin de France, moins de 2% de la production locale était encore en vin naturel sans aucun ajout de sulfite, preuve de l’exigence et de la rareté de cette pratique.

Pourquoi cet engagement change la donne à Marseille ? 

Ce choix radical influence désormais le paysage du vin autour de Marseille, et l’engouement ne cesse de croître parmi les jeunes consommateurs et sommeliers exigeants. Pour une ville qui a parfois peiné à imposer ses vins face aux “grands noms” du Rhône ou de Provence, cette nouvelle vague apporte un souffle novateur : des cuvées sans compromis, souvent en quantité très limitée, qui jouent la carte du “goût du vivant”.

En revendiquant un modèle authentique, ces vignerons marseillais redessinent la carte du vin local avec enthousiasme, audace, et une bonne dose de folie créative. Le bio et la biodynamie ? D’excellents points de départ, mais à Marseille, c’est la course en avant permanente. Car ici, rien ne se fige : ni les vins, ni les rêveurs qui les font.

Sources : Demeter, INRAE, Vins Naturels, La Revue du Vin de France, L’AVN.

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