Quand Marseille chante le vin : petits secrets d’une tradition en héritage

Dans les ruelles escarpées du Panier ou au pied des collines de la Treille, Marseille cache plus qu’un air de Méditerranée : elle conserve un patrimoine viticole que l’histoire aurait pu faire disparaître, mais que certaines familles protègent jalousement. Les caves historiques marseillaises, ces temples parfois cachés, sont souvent liées à des noms qui traversent le temps. Qui sont ces familles qui font perdurer la tradition et refusent de tourner la page de la mémoire viticole ? C’est ici que commence l’aventure.

Un regard sur l’héritage viticole marseillais

L’histoire du vin à Marseille, c’est aussi celle de la Provence, mais avec ce petit surplus d’accent, de soleil et de sel qui met tout le monde d’accord à l’apéro. Présente dans la cité depuis l’Antiquité (merci les Phocéens venus de Grèce vers 600 av. J.-C.), la culture de la vigne a connu bien des hauts et des bas. Si l’on compte la Provence entière, le vignoble pèse aujourd’hui quelque 26 000 hectares, dont une poignée autour de Marseille. Certaines familles gardent jalousement la porte de caves discrètes – parfois séculaires – où les méthodes artisanales sont perpétuées, de génération en génération (source : Vins de Provence).

N’allez pas croire que Marseille n’est que pastis et pétanque ! Avant que les docks ne se couvrent de containers et que la Canebière ne résonne du rugissement des scooters, la vigne s’étendait jusque sur les flancs de Notre-Dame-de-la-Garde. Quelques familles ont réussi à sauver ce petit miracle vert.

La famille Ricard : les derniers des Mohicans du vallon de la Jarre

Dans un décor qui fleure bon la garrigue et l’histoire, difficile de contourner le nom "Ricard" – et non, il ne s’agit pas de la célèbre boisson anisée. Depuis la fin du XIXe siècle, la famille Ricard (aucun lien avec le pastis, si ce n’est l’esprit festif) perpétue la tradition viticole dans le quartier de la Jarre, à l’ouest de Marseille.

  • Origines : Les Ricard travaillent la terre depuis plus de 120 ans. Leur cave – la Cave de la Jarre – a résisté au morcellement urbain et à l’appel des promoteurs.
  • Philosophie : Le choix du naturel s’est imposé dès les années 1980, bien avant l’effet de mode. Zéro pesticide, vendanges manuelles, cuves béton d’époque... Ici, chaque millésime se raconte comme une page de roman.
  • Leurs vins : Peu de bouteilles, mais un caractère affirmé : blancs sur le fruit, rosés gourmands, rouges solaires. La famille privilégie le cépage local le plus emblématique : le Mourvèdre, inscrit dans la pierre de Marseille.

La petite production (moins de 7 000 bouteilles/an) rend ces flacons quasiment mythiques pour les initiés (source : "Marseille l’Invisible", Les Éditions Wildproject, 2020).

Famille Arnaud : les gardiens du terroir de Sainte-Marguerite

À quelques encablures du centre, on trouve le Château de Sainte-Marguerite dont la famille Arnaud veille au grain depuis quatre générations. C’est sur ces terres, autrefois berceau de monastères et de cultures maraîchères, qu’ils ont relancé la tradition des caves historiques dans les années 1960, en copiant les méthodes antiques : amphores et macération longue.

  • Transmission : Le grand-père de la famille avait tout noté : types de pressoirs, dates de vendange, astuces de vieillissement. Aujourd’hui, les petits-enfants relisent ces carnets, teintés de petits mots en provençal, pour guider leurs choix.
  • Cave : Creusée dans le tuff calcaire, la cave garde toute l’année une fraîcheur naturelle, prouvant qu’on savait vivre sans clim avant l’heure. Elle est encore utilisée pour le vieillissement de leurs cuvées les plus précieuses.
  • Savoir-faire : Leur blanc « Première Moisson » a remporté la médaille de l’Authentique aux Vignerons Indépendants de France en 2018. Leur secret ? Un équilibre presque magique entre tradition orale et innovation mesurée.

Petite particularité : la famille organise chaque année une « Nuit des Caves ouvertes », façon rendez-vous secret sous la lune où se croisent voisins et curiosités œnophiles (source : "L'Obs", dossier spécial Vignobles secrets, juin 2019).

Les Fabre, de la Treille à la restitution d’un patrimoine « nature »

Le nom Fabre est indissociable de la Treille, ancien quartier viticole du nord-est de Marseille, rendu célèbre par Pagnol... et quelques ceps vieux de plus de 60 ans. Cette famille de vignerons-racines ne fait pas que travailler la vigne ; elle restaure, replante, et raconte, invitant les citadins à mettre les mains (et parfois le nez) dans la terre.

  • La vigne en famille : Trois générations se croisent tous les samedis matin pour « faire tourner » la vieille cave, un rituel quasi sacré. Le père, la mère, les enfants… même le grand-oncle ne raterait pour rien au monde le lever de cuve !
  • Pratiques naturelles : Ils misent sur la biodiversité : aucun engrais chimique, labours à cheval, utilisation d’infusions de plantes du massif voisin pour renforcer la vigne contre les maladies.
  • Une production « confidentielle » : Leurs vins, portés sur la fraîcheur et les arômes herbacés, sont écoulés localement, dans de rares caves du centre-ville. Quand un Fabre débouche une bouteille, c’est un pan entier de l’histoire marseillaise qu’il verse dans votre verre.

Les ceps de Carignan plantés dans les années 1950 sont désormais classés « vigne patrimoine » par la Ville de Marseille, preuve de l’importance de la préservation du savoir-faire local (source : "Marseille : Balades dans le patrimoine", G. Rolland, Éditions Equinoxe, 2017).

Les familles du Massif de l’Étoile : entre résistance urbaine et cépages oubliés

On le sait peu, mais l’arrière-pays marseillais, du côté du Massif de l’Étoile, conserve quelques petits domaines à l’abri des regards, où des familles comme les Maurin et les Guérini perpétuent la culture de cépages presque disparus.

  • Domaine Maurin : Exploité depuis 1892, le domaine emploie encore les techniques anciennes de foulage au pied, et conserve un chai en pierre du début du XXe siècle. Leur particularité ? Un vin blanc issu du Terret gris, cépage local presque oublié.
  • Famille Guérini : Connue pour avoir ressuscité le cépage "Pelan blanc", disparu à la fin du XIXe siècle après le phylloxéra. Ils ont retrouvé d’anciennes souches dans la colline, qu’ils multiplient patiemment, en association avec la chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône.

Ici, la vigne n’est pas un business, mais une promesse tenue à des ancêtres fiers et opiniâtres – au prix d’une grande sobriété économique. Ces micro-productions titillent aujourd’hui la curiosité de sommeliers à la recherche de “l’OVNI marseillais” (source : "La Provence", dossier patrimoine viticole, mai 2021).

Savoir-vivre et transmission : ces détails qui font la différence

Derrière les caves historiques, il y a souvent bien plus que du vin : un art de vivre, une façon de recevoir, de partager la "bonne bouteille" au détour de discussions passionnées. Peu importe le prestige, seuls comptent les gestes transmis, les mots chuchotés dans le secret des vendanges :

  • Des carnets de notes noircis de recettes et de conseils, transmis au fil des générations.
  • Une créativité dans l’assemblage, parfois héritée du grand-père ou revisitée par les petits-enfants.
  • Des anecdotes de cave sur les vendanges de 1976 ou les orages de 2003, qui se racontent avec le sourire (et souvent une belle exagération marseillaise !).
  • Une ouverture à la modernité : beaucoup de familles accueillent aujourd’hui des stagiaires, partenaires ou jeunes voisins, histoire que la tradition se mêle à la jeunesse.

Pourquoi les caves historiques fascinent encore aujourd'hui ?

  • Préservation de la biodiversité : Les familles marseillaises gardent des cépages rares, parfois absents du reste de la France. Le cas du Pelan blanc ou du Terret gris en est une belle illustration.
  • Savoir-faire vivant : Plus que des recettes, il s’agit de gestes et de rites. Par exemple, la fermentation en amphores naturelles (comme à Sainte-Marguerite) renoue avec des pratiques romaines, loin des vinifications industrielles.
  • Identité locale : Déguster un vin de ces caves, c’est retrouver une idée du "goût Marseille", ce mélange subtil de terre et de mer, d’herbes et de soleil.
  • Rôle social : Beaucoup de familles organisent fêtes, vendanges collectives ou ateliers d’initiation, animant ainsi des liens intergénérationnels essentiels à la vie des quartiers.

Patrimoine vivant et nouvelles générations : le défi de demain

Le plus beau, dans tout cela ? La flamme est peut-être plus vive que jamais. Au fil des années, ces grandes familles se sont adaptées : naissance de petits groupements pour partager les machines, mise en avant de l’agriculture biologique, export plus raisonné afin de privilégier la clientèle locale et les circuits courts. Leur défi est plus culturel qu’économique : il s’agit de transmettre un art, un lien à la terre et à l’histoire.

De plus en plus, de jeunes Marseillais·es, parfois sans lien direct avec ces familles, intègrent les caves en tant qu’ouvriers, apprentis ou bénévoles, apprenant le métier dans une ambiance rarement égalée (source : Terre de Vins).

Au fond, la tradition des caves historiques à Marseille n’est ni figée ni poussiéreuse : elle bouge, s’invente, se réinvente. Ce fil tendu entre passé et modernité rend chaque gorgée unique, comme un clin d’œil à tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, osent pousser la porte d’une cave cachée… en espérant y trouver l’âme d’une famille, un souvenir et, toujours, un peu de magie.

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