Les origines antiques : Marseille, une ville façonnée par le vin

Quand on pense à Marseille, ce sont souvent les effluves d’iode, les ballets de ferries et le chant des cigales qui dominent l’imaginaire collectif. Pourtant, la vigne est intimement tissée dans l’histoire de la cité depuis sa fondation : la plus ancienne ville de France, née il y a plus de 2600 ans sous l’impulsion des Grecs phocéens, est aussi l’un des plus vieux ports vinicoles de la Méditerranée (Musée d’Histoire de Marseille).

Les premières traces de culture de la vigne et de stockage du vin remontent donc à l’Antiquité. Les Grecs puis les Romains apportent leurs méthodes : amphores enterrées, petits celliers dans des maisons de notables, et les premières caves voûtées taillées directement dans la roche calcaire du terroir marseillais. Ces caves, souvent rudimentaires, servaient à conserver le vin, qui voyageait déjà dans tous les ports de la Méditerranée grâce à l’activité marchande de la ville.

Au Moyen Âge : entre foi, commerce et contrebandiers

La période médiévale voit Marseille prospérer sous les échanges commerciaux, tout en consolidant sa vocation viticole. De nouvelles caves apparaissent, souvent adossées aux couvents et monastères. Les archives rappellent que les religieux, qu’ils soient bénédictins, cisterciens ou carmélites, veillaient amoureusement sur leurs tonneaux de clairet (ancêtre du rosé), stockés dans des cryptes voûtées à température constante (Les Vins de Provence, A. Durbec, 2005).

À cette époque, la cave n’est plus seulement un espace de stockage tombant aux oubliettes : elle est le cœur du négoce. Certaines familles riches font creuser de vastes galeries sous leurs maisons de la ville, où l’on partage — en toute discrétion — des flacons parfois issus de contrebande, échappant aux gabelles royales. L’une des anecdotes célèbres raconte que la rue Paradis aurait caché, sous ses hôtels particuliers, de véritables labyrinthes à vin clandestins :

  • Des caves creusées sur plusieurs niveaux
  • Des couloirs secrets menant à la mer pour charger les barques rapides
  • Des cachettes vouées à échapper aux collecteurs d’impôts

Du XVIe au XIXe siècle : l’apogée des caves familiales et du vin populaire

Entre la Renaissance et l’aube de l’ère industrielle, l’expansion de Marseille rend le vin accessible à toutes les couches de la société. Tandis que les grandes familles bourgeoises bâtissent de véritables cathédrales souterraines pour leurs bouteilles, le petit peuple ne fait pas moins preuve d’ingéniosité.

Au cœur du Panier ou du quartier Saint-Victor, des caves à vin populaires se développent. On y accède souvent par de minuscules portes à glissières, parfois derrière une boucherie ou sous une boulangerie. Le précieux nectar est conservé dans des foudres de chêne, mais aussi dans de simples bonbonnes de verre protégées par de la paille.

Cette époque marque aussi l’avènement des “caves de quartier”, véritables lieux de vie et d’échange pour les Marseillais — bien avant l’apparition du bar à vin moderne ! Il n’est pas rare de venir y discuter politique, amour et aventures maritimes, tout en trinquant à la santé des poissons fraîchement débarqués.

  • En 1858, sur les quais, on comptait déjà plus de 170 marchands de vin attestés (Sources : Archives Municipales de Marseille)
  • Naissance des premières caves associatives gérées par des collectifs d’ouvriers ou de pêcheurs

Du phylloxéra à la résistance : l’épreuve du XIXe siècle

Impossible d’évoquer les caves marseillaises sans aborder la tragédie phylloxérique. À partir de 1868, le redoutable insecte détruit près de 80% du vignoble provençal en seulement deux décennies (Institut National de la Recherche Agronomique). Beaucoup de caves familiales ferment, tandis que la fraude et l’importation de vins d’Algérie se développent pour compenser la pénurie.

C’est aussi à cette période que certains caves marseillaises se diversifient : on y entrepose désormais non seulement le vin, mais aussi les huiles, olives, et parfois même les fromages de chèvre du Massif de l’Étoile. Les caves deviennent alors le poumon logistique de la gastronomie locale.

XXe siècle : l’âge d’or des caves coopératives et le défi de la modernité

Après la Seconde Guerre mondiale, Marseille change de visage, et ses caves aussi. Les années 1920 et 1950 voient l’essor des caves coopératives dans toute la région marseillaise. Les petits vignerons, parfois ruinés par les crises successives, s’unissent pour mutualiser outils, cuvées et ventes. La Cave Coopérative du Chemin du Littoral, fondée en 1937, devient même un modèle du genre (Le Petit Marseillais, 1961).

  • En 1962, près de 45% des productions vinicoles marseillaises sont traitées dans des caves coopératives (INAO)
  • Ces caves sont souvent à la pointe de la vinification, adoptant les premières cuves béton et inox

Mais alors que le vin provençal envahit la France (et les congélateurs de la “France profonde” !), le secteur est bouleversé par l’urbanisation galopante. Certaines caves de centre-ville deviennent des garages ou des entrepôts, d’autres résistent et se transforment en lieux hybrides : épiceries fines, restaurants-caves, bars à concert – la cave devient un repaire social, créatif et festif.

La résurrection du terroir et le boom du vin naturel

Le dernier tournant de l’histoire des caves marseillaises s’opère fin XXe-début XXIe siècle, dans la mouvance du vin naturel et des circuits courts (Revue du Vin de France). À une époque où l’authenticité et l’écologie reprennent place au cœur des préoccupations, les caves traditionnelles renaissent sous de nouveaux habits. On assiste à l’ouverture de caves de quartier mettant en avant :

  • Des vignerons indépendants, souvent bio ou en biodynamie
  • Des dégustations “à la barrique” animées par des sommeliers passionnés
  • Des ateliers de découverte pour petits et grands

Des adresses emblématiques participent à ce renouveau : “Les Caves de la Major”, nichée près de la cathédrale, réhabilite un ancien cellier du XVIIe ; “La Cave à Jaja” au Cours Julien propose plus de 200 références de vins natures locaux et européens (Guide Fooding, 2023). Les caves actuelles sont à la fois mémoire vivante d’un passé laborieux, et laboratoire expérimental pour les nouvelles générations de vignerons qui misent sur la diversité et l’audace.

Anecdotes et chiffres étonnants sur les caves marseillaises

  • Un inventaire réalisé en 1912 dénombrait plus de 800 caves actives à Marseille intra-muros, toutes tailles confondues (Archives départementales 13).
  • En 2019, près de 30% des caves ouvertes en centre-ville arborent une majorité de vins naturels ou biodynamiques (Observatoire régional du commerce).
  • Certains tunnels voûtés du Panier ont été redécouverts lors de travaux du tramway en 2007, révélant des inscriptions de vignerons du XVIIIe siècle.
  • La plus vieille cave en activité de la ville : la Cave Saint-Victor, au pied de l’abbaye du même nom, restructure ses locaux chaque génération… depuis 1870.
  • Plus de 60 caves/bars à vins proposent aujourd’hui des événements “vin & musique” tous les mois à Marseille (Source : Office de Tourisme 2023).

Pour mieux comprendre Marseille… et trinquer à la tradition !

L’évolution des caves traditionnelles marseillaises est le miroir d’une ville en mouvement perpétuel : elles racontent ses tourments, sa créativité sans borne, et sa passion inébranlable pour le vin. Chaque cave, du plus humble cellier familial au repaire branché du centre-ville, est chargée d’histoires, d’odeurs de pierre humide, d’effluves de fruits mûrs et de clameurs de dégustations clandestines.

Aujourd’hui, Marseille réinvente ses traditions et ses caves comme autant d’espaces de partage où l’âme du vin naturel s’exprime pleinement. Prendre un verre sous une voûte centenaire, c’est savourer un pan de l’histoire méditerranéenne, entre mots doux du sommelier et coups de cœur gustatifs. La cave marseillaise, hier refuge du passé, est plus que jamais un phare sur la route des amateurs de vins authentiques.

Alors, au hasard d’une balade dans les ruelles historiques ou d’une virée nocturne vers les nouveaux quartiers, ouvrir la porte d’une cave de Marseille, c’est feuilleter un livre vivant – et, surtout, trinquer à la santé du vin nature et de ceux qui portent fièrement l’étendard de la convivialité marseillaise !

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